Mois: février 2014

Quand tu oses l’overdose

Août 2010

Vacances en Provence. Ce soir, une m’emmène à une party dans une maison voisine, située à deux rues. Dans ce village, tout est proche, tout le monde se connait.

Déjà 21 heures, et le ciel reste toujours aussi bleu. Je grille une cigarette au balcon, une bière à la main. La musique, la chaleur sur mes cuisses nues. On boit doucement en espérant que les étoiles apparaissent (…)

Je remarque des allées et venues à la salle de bain. Quand tu aimes la cocaïne, tu sais très bien que les gens ne vont pas se laver les mains à trois. J’écrase ma cigarette sur la rambarde du balcon et je vais voir. Je frappe à la porte, et sans attendre une réponse, j’entre. Un jeune homme avec une casquette siffle une ligne sur le rebord du lavabo.

« C’est de la coke ?
— Oui… » il renifle : « Tu veux une trace ?
— Grave ! » mes yeux s’illuminent.

Je salive à l’idée de taper. J’appréhendais l’idée de passer toute une soirée sans. « C’est gentil », je lui dis en souriant de toutes mes dents. « Attends, je préviens mon amie. » Elle nous rejoint, on se sert avec nos cartes dans le pochon deux longues lignes pas très fines, pas très blanches non plus. On tape. Ça a un goût de chewing-gum à la menthe.

Et là, je ne sens plus mes jambes. Je tombe.

Quand je relève un peu la tête, je vois mon amie qui, elle aussi, gît par terre. Elle gémit, les yeux fermés. Mes oreilles bourdonnent, j’ai dû me cogner le front. Mais je n’ai pas mal, je ne ressens aucune douleur, ni aucun de mes membres. Rien. La peur m’empare, la chaleur aussi. Je suis moite et molle comme une pâte trop chaude.

On me relève, on tente de me mettre debout sur les jambes mais elles s’avèrent trop cotonneuses. Je dois me concentrer sur mes bras pour me tenir sur le rebord du lavabo. Ça scande soudain : « Mais vous êtes connes ou quoi ? Vous avez tapé tout ça ? C’est de la K ! » (ndlr : Kétamine)

La kétamine, ce n’est pas comme la cocaïne, mieux vaut en prendre dix fois moins pour éviter l’overdose.

Je ne peux pas répondre, j’entends à moitié, j’ai les jambes molles, la tête qui balance en avant, sur le côté. Puis, je m’évanouis. C’est lourd, c’est dur. Je sens mon corps évaporé, tiré de toutes parts. Puis des voix qui font échos autour de moi. On nous emmène quelque part.

Au fond de moi, une histoire se raconte. Mon père, ma mère et mon petit frère se tiennent là, debout à me regarder avec de grands yeux tristes, impuissants devant mon désastre. Je les contemple et je leur dis pardon. Pardon pour qui je suis, pour qui je suis devenue, faible et idiote. Pardon d’être la fille studieuse qui préfère s’amuser ainsi. Pardon de ne pas prendre soin de mon corps. Pardon de leur mentir, à eux et moi-même. Et pardon d’être partie si vite.

Parce que je le sens que je pars. Je vois des lumières. Beaucoup de lumières. Pendant des heures. C’est interminable. Jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Je sais que je suis en train de mourir. Et ce n’est pas facile de mourir, ça fait mal, partout, comme d’énormes rochers qui t’écrasent et t’asphyxient. Je me laisse prendre, je ne veux plus me battre contre moi-même. Je meurs et c’est bien mieux ainsi.

Un gros poids, comme une tache sombre et lourde, tombe sur mon corps et je me réveille d’un coup (…) Je pleure longuement, suspendue sur mes bras maigres qui supportent un corps que je subis, épuisée.

(…)

J’ai de vagues flashs : qu’on nous transporte jusqu’ici… les clés… qu’on m’allonge sur le canapé. Et si nous étions mortes ? Et qui étaient ces gens ? Pourquoi avoir dit que c’était de la cocaïne alors que c’était de la kétamine ?

Quand mon amie se réveille plus tard, elle va bien. Elle n’a pas vécu le même enfer que moi. Elle lance d’ailleurs avec sourire « Le monde des Bisounours, cette drogue ! » j’ai cru que j’allais la gifler.

Parce que moi j’avais vu l’overdose, le vrai passage, la mort.

Narcotiques + Anonymes

Suite aux commentaires à propos des Narcotiques Anonymes sur l’article « 10 conseils pour arrêter la coke« , il me semble judicieux de vous mettre ici mon histoire avec eux.

Novembre 2011 : je décide d’arrêter.

J’y crois à mort. J’en ai marre de passer des journées à redescendre. J’ai besoin qu’on m’aide, personne ne peut, je me sens si seule.

Google. Je tape « aide pour arrêter la cocaïne ».

C’est ainsi que je tombe sur une émission radio podcastée quelques années plus tôt, dans laquelle une jeune fille raconte son combat. Elle explique comment elle a arrêté de voir ses amis, comment elle partait tôt de soirée, comment elle a ralenti l’alcool, etc. Et comment elle s’est rendue chez les Narcotiques Anonymes.

Really ?

Pour moi, ces lieux n’étaient que des trous de perditions pour héroïnomanes déjà paumés. Je fais alors quelques recherches sur les CA, Cocaïnomanes Anonymes, en vain en France. Ici, tout le monde est dans le même panier : accro au tabac, au sexe, à la drogue douce ou dure.

Elle explique que cela l’a aidée. OK. Soit, allons-y. Je veux y arriver aussi. Je suis à fond, j’y crois à mort oui.

Je télécharge la brochure (attention, cette brochure date de 2011. Pour télécharger la nouvelle : NA)

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Je constate que si je ne veux faire que ça, je peux. Pour ne penser à rien d’autre, pour être focus sur mon arrêt. Je choisis les jeudis soirs et vendredis soirs, avant de sortir, en reminder en quelques sortes.

C’est novembre, il fait humide dehors. Perchée sur mes hauts talons, je me rends à ma première réunion de NA, à Châtelet, au coin de l’Eglise Saint Eustache. C’est comme dans les films : des gens assis sur des chaises en plastique, en cercle. Sauf que, au lieu d’être douze, on est cinquante. Là, j’hallucine.

Je fais un tour d’introspection des visages. Beaucoup d’hommes, des femmes qui semblent avoir l’âge d’être grand-mère, bouffées par l’alcool et les drogues, des hommes aux visages tristes, très tristes.

Ah, une fille qui me ressemble. Ou plutôt qui ressemble à toute ces meufs du Baron ou du Paris Paris. Long cheveux blonds, rouge à lèvres pimpant, lunettes de soleil (anonyme pour de vrai) pull Maje et jean taille haute. Elle prononce « Bonjour, je m’appelle Emma, et je suis dépendante ». — Bonjour Emma.

Merde, moi aussi je vais devoir dire ça ?

« Bonjour je m’appelle Juliette, et je suis dépendante. »

Coup de poing dans le coeur.

J’ai mal, ça me tombe dessus comme une massue. J’ai dit quelque chose que je n’avais jamais, jamais au grand jamais prononcé avant : « je suis dépendante ». — Bonjour Juliette.

La réunion se déroule sans drame. Certains lisent des textes, on doit prier Dieu, on fait des minutes de silences. Moi je scrute Emma. Elle aussi, derrière ses lunettes de soleil bien noires. Cela me rassure de la voir : je me dis que je ne suis pas la seule de ma génération, de mon environnement social à être ici. On est deux.

Avant de sortir, on donne une pièce, ce que l’on veut.

Puis quelqu’un vient vers moi, se présente comme accompagnateur, me dit que je dois me trouver une accompagnatrice. Une femme se prononce, elle est grande et son regard est doux. « Prends mon numéro, appelle moi quand tu veux, dès que tu ressens l’envie ». Je ne l’appellerai jamais.

Je tiens le week-end sans prendre de cocaïne. Les tentations sont très fortes, mon colocataire est DJ alors autant dire que c’est la fête à la maison tous les soirs.

Mais je tiens. Si tu tiens 1 week-end, c’est comme si tu avais arrêté deux semaines. Puis c’est le week-end suivant qui s’annonce être encore plus dur.

Je retourne au NA. Même lieu, visages différents. Emma n’est pas là. Mon accompagnatrice me demande de venir à une autre réunion le lendemain matin, à laquelle je n’irai pas. Cette deuxième réunion me file déjà un peu plus la frousse.

On prie Dieu. Moi, je n’y connais rien à Dieu, ça m’exaspère, ça me faire peur, ça me fait rien aussi parfois. Je sens que la réunion va être bien plus tendue que la première. Y’en a qui s’agitent, y’en a qui pleurent, y’en a qui rigolent amèrement. Je sers mon sac, je ne me sens pas très bien.

On n’a pas les mêmes vies. Je le sens.

« Bonjour je m’appelle Marc et je suis dépendant. » « Bonjour je m’appelle André et je suis dépendant. » « Bonjour je m’appelle Nathalie et je suis dépendante. » « Bonjour je m’appelle Sonia et je suis dépendante. »

Ca me gonfle.

J’ai l’impression de perdre mon temps. Moi j’ai simplement envie qu’on m’aide. J’ai besoin d’aide. J’ai besoin qu’on me sorte de là. Je ne veux plus en entendre parler et ici ça ne parle que de ça. Et puis, y’a des étapes, beaucoup d’étapes. Je comprends que je ne suis pas sortie de l’auberge, que je vais devoir venir beaucoup plus souvent, que je vais devoir me taper du « Bonjour je m’appelle… » et Dieu par-ci et Dieu par-là tous les jours.

Je flippe, ce n’est pas moi, ce n’est pas ma façon de fonctionner. Je ne suis pas une faible, je ne suis pas une éponge à douleur. « Bonjour, alors moi je suis accro à l’héroïne depuis 6 ans. Là ça fait deux mois que je suis clean. J’ai une fille que je ne vois jamais. »

J’y retourne une troisième fois puis une quatrième puis enfin une cinquième fois, à Père Lachaise. On me demande qui est mon accompagnatrice mais je ne sais plus son nom. Dans mon téléphone, c’est comme pour les dealeurs avec « Didi », j’ai simplement écrit « B-NA », de peur que l’on sache que je viens ici, qu’on la connaisse, qu’on l’appelle et qu’elle raconte tout (oui, à cette époque je suis assez paranoïaque).

Alors on me donne une nouvelle accompagnatrice. Elle est jeune, elle a des tresses et un écarteur à l’oreille droite. Après la séance, qui était d’ailleurs dramatique (on a écouté une ancienne tox pleurer pendant une heure tandis que d’autres rigolaient dans le fond en se grattant les bras toutes les trois minutes), on se grille une cigarette sur le trottoir. Là, elle me demande quelles étaient mes dépendances : « Cocaïne.
— Combien de fois par semaine ?
— Deux à trois grammes.
— Oh bah, ça va. Moi j’ai pris bien pire ! s’exclame-t-elle. Escta, MD, carton… »

Je n’y suis jamais retournée. Je préférais faire les choses seule que d’écouter toutes ces histoires de lamentation pendant des heures. Moi, si je ne disais rien, on ne me faisait pas parler. Ou pire, qu’on me dise que mon problème de dépendance n’est pas haut gradé. Donc au final, je n’avançais pas. Les NA sont une aide pour certains, bien entendu, mais ce programme n’est pas idéal pour tous. Il devrait y avoir des réunions différentes en fonction des addictions, de l’âge aussi. On ne devrait pas être obligé de prier Dieu (même s’ils disent que l’on peut mettre sur Dieu l’image que l’on veut).

Cette fois-ci j’avais arrêté 3 mois, jusqu’en janvier 2012. Un soir, on m’a proposé une trace, j’ai répondu « allez juste une » et j’ai replongé pendant plus d’un an.

L’héroïne de Philip Seymour Hoffman

Nous sommes dimanche 2 février 2014. Dimanche de repos, de famille, de brocantes. Il fait beau.

C’est aussi le jour de la mort de Philip Seymour Hoffman. Acteur sublime dans Truman Capote, 46 ans, il a été retrouvé mort d’une overdose, la seringue au bras.

C’est aussi la chandeleur. J’ai préparé des crêpes. Deux copines sont venues, on a mangé, on a ouvert du cidre. Puis elles ont sorti la poudre. C’était bizarre. Je me sentais comme « la jeune qui ne fume pas ». Pourtant c’est dimanche. Pourtant c’est de la drogue dure. Ca devrait être normal de ne rien prendre. Et c’est plutôt anormal finalement. Suis-je devenue l’anormale ?

Philip Seymour Hoffman est mort, de drogue. Faut-il être dedans pour réussir ?

Quand des chiffres aussi désastreux que 400 000 personnes en France consommeraient régulièrement de la cocaïne, quand on réalise que les plus grands meurent d’overdose, quand on lit sur Facebook des commentaires comme « sans ça ils ne seraient pas ce qu’ils sont devenus » parfois je me demande où je suis, pourquoi, et jusqu’à quand ? 

Moi j’ai arrêté, et j’ai cette affreuse impression que personne autour de moi ne prend le même chemin.

Toute cette poudre permet de paraitre, dans ce pays où paraitre est un leitmotiv pour vivre. C’est presque comme si le fait de ne rien prendre me mettait dans le rang de la fille bien trop rangée. Parce que pour avoir de l’esprit, paraitre intelligente, avoir la fibre artistique, il faut se défoncer ? Parce que les artistes ont besoin de drogue pour réussir à avancer dans la vie normale ?

Et bien parfois, ils ont raison.

Je sais que je peux, moi aussi, me retrouver de façon trop franche face à mes réalités et angoisses. Et je n’ai plus ma petite trace pour aller mieux et oublier. Je n’ai plus mon masque pour me retrouver en direct avec face à ma conscience !

Alors j’imagine une ligne que j’enfile, une cigarette que j’allume… Je m’allonge sur le lit… Et de ma fenêtre, regarder le ciel de Paris, m’évader. Ne plus penser à rien. Etre évaporée. Zéro. Niet. Le cerveau sur off. J’en rêve comme c’est pas permis.

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Je suis sur le point d’appeler quelqu’un pour qu’on me redonne un numéro pour que je puisse appeler un dealer. 30 minutes suffiraient. Et je serai high.

Mais je ne le fais pas.

Parce que de les voir se mettre, sniffer la cocaïne, renifler, je réalise très vite que je méprise simplement le fait qu’elles le fassent. Pourtant ce sont des amies. Mais là à cet instant (ça ne dure que quelques secondes) je les déteste. Qu’elles n’aient pas la courtoisie de ne pas le faire. Alors que je les ai invitées chez moi pour manger des crêpes.

Je leur en veux qu’elles soient obligées, qu’elles en ressentent l’envie plus que le désir d’être en ma compagnie. En prendre, parce que la veille elles en ont pris aussi, et là, elles sont fatiguées. La même boucle, le même enfer, toujours. En prendre, parce qu’une d’entre elle est en vacances à Paris, et qu’elle ne vient jamais, et qu’il faut bien s’amuser.

J’ai photographié leur trace de coke :

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Ce qui me dérange aussi est le fait que, dans ce milieu, à un moment, la conversation va tourner autour de ce sujet : la cocaïne. Elle est dans toutes les bouches, à tous les diners, apéros ou autres. Que ce soit pour raconter la nuit précédente, le dealer, la came, les gens qui arrêtent, les gens qui en prennent trop… Parfois, je suis fatiguée de tout cela. J’aimerais ne pas connaitre ce produit pour ne pas y être exposée. Qu’on ne m’en parle jamais, jamais, jamais. Jamais plus.

C’est une drogue psycho-addictive. Tu fumes une cigarette et tu bois un verre, tu penses à la cocaïne. Tu prends de la cocaïne, tu parles de cocaïne.

Voilà, c’était un billet d’humeur du dimanche soir. Il est minuit. Je vais me coucher. Je suis fatiguée par tant de mépris.

Bonne nuit et prenez soin de vous, à mort.