Mois: décembre 2014

Les Inconnus : La drogue

Très belle année à tous !
Juliette

Publicités

Snatch Magazine : de la drogue au pied du sapin

Capture d’écran 2014-12-13 à 13.17.23« Parfois, j’ai vraiment honte ! » me disait hier soir une amie à propos de la couverture du dernier numéro de Snatch Magazine.

Quand la presse aborde le sujet de la drogue, elle le fait toujours avec une certaine retenue et beaucoup de pincettes, le tout agrémenté de titres en gras, de photos en noir et blanc choc, des seringues usées et j’en passe. Mais au bureau éditorial de Snatch, la banalisation du produit ne semble point éveiller en eux le moindre scrupule. Pour leur numéro spécial Noël, ils nous déballent un titre enjoliveur « Cinquante pages d’histoires stupéfiantes sur l’éternel produit de l’année » surmonté de pilules et de coke, enrubannées de noeuds rouges. Bref, la drogue au pied du sapin.

Je me suis donc rendue chez mon kiosque à journaux. Après lecture, j’en suis sortie complètement frappée : ce numéro est brillant ! L’article sur Corey Feldman, enfant-star des années 80 qui s’est perdu dans les vices d’une Hollywood camée, est d’une véracité poignante. La présentation de ces drogues chimiques faites maison, en expansion surtout dans les pays touchés par la crise, effrayante.

Je comprends l’envie de Snatch de dédramatiser, souffler un peu, être moins dans la ligne éditoriale classique à la Complément d’Enquête qui nous sort réellement par les yeux. Oui, parce qu’on veut rire et on peut rire de tout. Mais pas avec n’importe qui.

Et c’est bien là où réside le problème. Snatch, c’est aujourd’hui un mensuel bien implanté qui connait un succès auprès des 20-35 ans, avec un compte Twitter au 14K abonnés et une page Facebook qui dépasse les 60K fans.Et s’exciter sur les réseaux sociaux en faisant l’apologie de la blanche, promouvoir le prix attractif du cannabis sur d’autres continents, et embarquer dans leur délire glorificateur à 160 caractères des centaines de jeunes garçons et filles, me dépassent totalement. Quand certains se battent pour montrer que la cocaïne n’est pas une lumière pour notre génération — ndlr Saviano et son dernier ouvrage, « Extra Pure » — d’autres s’amusent à rire de cette misère. Dommage que la couverture soit si aguicheuse, la communication si puérile, lesquelles sont malheureusement éloignées d’un contenu vraiment puissant. 

Capture d’écran 2014-12-13 à 13.16.49

Capture d’écran 2014-12-13 à 13.16.24

Capture d’écran 2014-12-13 à 13.16.02

« C. »

Voici un extrait de mon récit C., La face noire de la blanche qui sortira en mars 2015 aux éditions Robert Laffont. Encore un grand merci à vous tous pour votre soutien, vos partages et humeurs éclatantes, sans lesquels ce livre n’aurait peut-être pas vu le jour. En espérant que cet extrait vous mette l’eau à la bouche et non pas la paille au nez ! Bonne lecture, Juliette

« L’appartement accueille sous ses grands chandeliers une foule de têtes blondes. Mon ami m’aperçoit, me reçoit et me présente. Ils s’inclinent, tous incroyablement élégants et polis. Chaque fille semble sortir d’un magazine et porte au bras un sac légendaire. Ma robe est de seconde main, mais on me complimente.

Je fais de nombreuses rencontres. On me questionne, comment j’ai décroché ce stage, quelles sont mes relations, si j’ai rencontré le PDG. Je réalise soudain que ça en jette d’être dans cette agence. Eux aussi aimeraient trouver un poste similaire, intégrer un milieu. Je tais mes journées ennuyeuses et rends compte de façon volubile à quel point la publicité me plait — je leur vends du rêve. A cet âge, on est tous chargés de ces mêmes ambitions : on veut la réussir notre vie. Vaillants, indomptables, on est ceux qui feront demain.

Puis on boit jusqu’à l’évasion, on danse égarés. C’est intense, beau et radieux : chacun brille à l’intérieur.

Un des invités s’avance, se présente et me demande « Qui connais-tu ici ? », avec son regard bleu qui me transperce. Grand et mince, ses manières sont remplies de charmes. On papote contre un mur, un peu à l’écart, puis je finis par l’accompagner dans une chambre, à l’abri des autres. On veut s’isoler pour mieux se comprendre.

Il s’assoit sur le bord du lit, croise les jambes, et commence à me raconter des choses. Mais moi, je ne remarque qu’une chose : ce miroir rond qu’il vient de poser sur son genou. Le portefeuille qu’il tire de sa poche arrière. Le sachet blanc déjà perforé qu’il suffit de tapoter.

Mes yeux s’illuminent : des mois que je n’ai pas vu de blanche. La poudre s’étale. Il prend une carte et dessine deux traces. Deux traces. Une pour lui et une pour moi. Je le sais, il va m’en proposer, sinon il ne le ferait pas en ma compagnie. Tout en continuant à me parler, il attrape un bout de papier quelconque, le roule entre ses doigts pour former une paille. Puis, l’inclination de la tête par-dessus le miroir porté à la hauteur du nez. De sa main droite, il insère la paille dans sa narine gauche qu’il maintient entre le pouce et le majeur, bouche l’autre narine à l’aide de son index. Et sniffe, un aller-retour. Le bruit me fait tressaillir, semblable à une fermeture Eclair qu’on ouvre d’un geste sec, à un pistolet qu’on recharge, aux lames d’un patin à glace sur la piste givrée. Il me tend la dernière qui se reflète contre le verre. Je m’admire au travers. Et là, à cet instant, je souris pleinement.

La cocaïne jaillit dans mon nez, coule dans ma gorge, laissant derrière elle un goût de gomme. J’avale doucement son reste en fermant les yeux.

Il refait des lignes qu’on siffle aussitôt. On rit, on finit par s’embrasser. Il est tellement beau, tellement grand. Il refait des lignes, on s’embrasse encore. Je sens alors ma bouche s’anesthésier, mon regard se troubler, mon cœur battre plus vite. Ça y est, elle fait effet. J’avais oublié cette sensation. On discute, beaucoup, pour évacuer. Il faut bien avec la coke, c’est comme un marathon qui ne se termine jamais, à courir après les mots. Elle nous met sur la même station radio et on se comprend complètement. J’ai envie de l’épouser, qu’il m’embrasse toute la vie. « Tu es belle ! » La cocaïne nous ouvre le regard et toutes les couleurs deviennent plus précises.

Puis il est parti vider sa vessie. Sans trop réfléchir, je me suis levée. Aux vestiaires, j’ai récupéré mon manteau, avant de sauter dans un taxi avec une seule idée en tête : demain, je démissionne. »

« C. La face noire de la blanche » mars 2015, éd. Laffont