Mois: juin 2015

Extrait de « C., la face noire de la blanche »

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Chapitre 23 

Nous voici en décembre, les fêtes s’annoncent. J’affronte chaque soirée comme une guerre psychologique. Une torture que je m’inflige devant les autres : je salive toujours autant de les voir en prendre. Je ressens la dépendance me tirailler de la tête jusqu’au cœur.

Je bois pour oublier l’envie, pour finalement en avoir encore plus envie. L’alcool appelle la cocaïne, comme le café appelle la cigarette. Il suffit d’un verre, et c’est la catastrophe : j’ai les méninges qui tournent en boucle, des réflexions démesurées sur le sujet me vampirisent toute la soirée.

Quand c’en est trop, je saute dans un taxi, ivre et triste de me découvrir ainsi.

Je compte les jours « sans », les nuits « sans ». Deux mois et demi me paraissent tellement peu face à ce qui s’apprête à être définitif. Je m’oblige autant que possible à fréquenter des personnes qui ne consomment pas, pour être sûre de ne pas avoir d’écart et me protéger. Bien qu’elles se fassent rares autour de moi, je m’y accroche pour ne pas vaciller.

Je commence aussi à me fixer de nouvelles règles, plus strictes encore. J’efface tous mes numéros – adieu Booba ! Dépenser de l’argent pour une poudre qu’un simple éternuement suffit à faire s’envoler me déprime.

Ensuite, j’emménage seule. Bien que l’isolement m’inquiète – que vais-je faire si j’ai une crise, ou si je m’ennuie ? –, je dois me retrouver, intérioriser un peu. Seule face à ma propre image, face à mon être, il n’y a pas de comédie qui tienne. Si je prends une trace, ce n’est pas pour défendre une certaine image. Si je prends une trace, c’est parce que j’en veux une. Quand on habite à plusieurs, on se réconforte comme on peut, on estime qu’il y a moins de problèmes, l’autre supporte les écarts et les sautes d’humeur. Il agit de même aussi, parfois – il est notre miroir.

Le studio ressemble à une petite boîte en carton. Il n’y a pas de place pour deux, seulement pour moi. Les fenêtres donnent uniquement sur une cour privée entourée d’immeubles gris. Je n’aurai plus comme spectacle la vue sur la rue, avec toute son énergie remuante, les passants, la circulation. La sensation d’être prisonnière du reste de la ville me ronge certains soirs de solitude. Je passe de longues heures à scruter ces murs si serrés, l’espace restreint, la petite lumière pâle, et me force à admettre que cet ensemble n’a pas volonté à m’étouffer mais à me réconforter.

Je tente de remettre en ordre mon quotidien, en m’attaquant au mémoire de recherche qu’on doit rendre pour la fin de l’année. Mon temps se divise alors entre l’écriture et les soirées que je ne peux vraiment pas éviter.

Et c’est au moment où j’acceptais à peine cette séparation à vie que j’ai replongé. Je pensais maîtriser et pourtant, il a suffi d’une soirée.

Alors qu’on vient de finir de dîner en tête à tête et que le vin fuse dans mon sang, là, assise sur le bout du canapé, quand il sort le pochon, qu’il aligne les lignes, que sa carte tapote la poudre, là, alors que personne ne me voit sauf lui, là, à cet instant, alors que j’en ai irrésistiblement envie, il m’en propose. Mes yeux brillent, mon cœur bat. Très fort. Sa demande fait écho dans mes oreilles. Je ne sais plus si j’ai le droit ou non. Presque trois mois que je suis clean, pas une ligne et pourtant rien n’a changé. Mes démons ne me lâchent pas. Une ligne, juste une, pour oublier ce mec d’hier, ou simplement pour faire la fête… Une ligne pour oublier ma fatigue, mon quotidien…. Ça fait si longtemps que je n’ai pas tenu toute une nuit… J’en ai irrésistiblement envie. « La moitié, sinon, il dit pour me rassurer, pas besoin de tout prendre…
— Oui, c’est vrai. Et puis juste une, ça ne peut pas me faire de mal ! » je balance en m’approchant.
En fait, il n’a pas idée de l’état dans lequel je suis, combien c’est dangereux pour moi, un aller vers l’enfer assuré. Il n’a pas idée de ma tristesse, de mon désarroi, de ma perdition. Qu’il ferait mieux de me soutenir au lieu de m’en fournir. J’aurais aimé trouver la force de me souvenir de la poudre comme mauvaise farce, ce manège malsain que j’avais en horreur. Mais là, au bout du canapé, j’ai gommé de ma mémoire le mal pour ne penser qu’au bien – cet état de plénitude dans lequel elle va m’envoyer.

S’il m’en propose, ce n’est en aucun cas par méchanceté mais plutôt par nostalgie. Où est donc passée la Juliette avec qui je partageais ma poudre ? doit-il penser inconsciemment. On prenait de la cocaïne ensemble parce qu’on aimait ça et qu’on ne se connaissait qu’à travers ce chemical relationship. S’il en prend seul, il n’y a plus le même enjeu. S’il en prend seul, il reconnaît qu’il est dépendant. Le cocaïnomane préférera toujours partager sa drogue, parce qu’il faut avancer à deux, dans cette nuit qui va être longue – et malgré ses multiples tentatives de m’entraîner dans ses débauches, encore des années plus tard, il restera mon ami.

Le dîner s’est achevé vers huit heures le matin, à danser, à parler de sujets incompréhensibles, à s’embrasser avidement.

Cette petite ligne s’est transformée en une série d’autres bien pleines, toute la soirée. Puis le samedi suivant, puis le lundi, puis le jeudi, puis le week-end suivant encore, puis le mercredi, le jeudi, le lundi, encore le jeudi suivi du vendredi… J’ai replongé pendant plus d’un an.

C’était à prédire – arrêter dans ces conditions était trop risqué. Continuer de côtoyer ce monde en pensant que j’allais être assez forte pour lui faire face et me maîtriser, confondant de naïveté. Toute cette foire boueuse dans laquelle je pataugeais démontrait combien je n’étais pas prête.

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Après la cocaïne, l’héroïne s’invite en soirée

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S’il te plait, ne prend pas cette petite ligne grise.

Depuis quelques mois, je constate qu’à vivre en dehors du tourbillon, les choses s’accélèrent et prennent une tournure vraiment étrange. Comme je sors moins, on me raconte. La dernière en date, elle s’appelle Héroïne et s’avère être de plus en plus conviée aux soirées.

Je discute avec cette jeune fille qui étudie à la Sorbonne. Ses longs cheveux blonds s’envolent quand le vent passe sur ses épaules. Elle me dit qu’elle aime la fête, danser jusqu’à avoir mal aux chevilles, mais surtout rencontrer de nouvelles personnes, « D’où mon attirance pour la drogue, ça me permet de créer un lien, je me sens moins timide » ajoute-t-elle. Elle me dit qu’elle tape de la coke en club, en appartement, surtout quand on lui propose parce qu’elle n’achète presque jamais. Elle me dit tout ça, peut-être pour se rassurer ou pour que je ne la juge pas. Et je ne la jugerai pas, jamais.

Je vois qu’elle hésite soudain. Elle a baissé la tête. Son visage a changé d’air, un air contrit. Elle fait rouler ses billes avec frénésie sous ses paupières. Puis elle m’avoue d’une voie fébrile sa rencontre, en début d’année, avec l’héroïne.

Il est cinq heures. La jeune fille n’en peut plus de toute cette coke qu’elle s’est envoyée depuis le déclin du jour. Pourtant, elle doit retourner chez elle, la soirée s’essouffle, certains partent déjà. Mais elle sait qu’il lui sera impossible de s’endormir, à tourner et se retourner encore dans son lit. La coke lui électrise la tête. Autour d’elle, les lumières semblent diminuer. Elle attrape son sac à main quand un homme s’approche, ils se connaissent un peu, ils échangent quelques phrases. Ca lui donne du temps, se dit-elle, pour que la coke redescende…  « Tu veux essayer, ça peut te calmer ? » Sur la table, une toute petite ligne grise. Elle ne connait pas encore, mais elle sait. Elle sait depuis longtemps. Celle dont tout le monde se méfie, parce que dite vulgaire ou n’appartenant qu’aux junkies, celle qui rend accro dès la première prise. Elle a lu Christiane F., elle a vu le film aussi. Elle adorait des chanteurs, des acteurs, qui ont succombé à une overdose. Elle sait depuis longtemps.

Pourtant, la jeune fille allume une cigarette puis, nerveuse, elle accepte la paille. Toujours la même question « T’es sûr que je serai pas complètement accro avec une ligne ? » et toujours la même réponse « Mais non, faut se piquer pour ça… » alors elle se penche vers cette toute petite ligne grise pour la découvrir. Les ombres grandissent, les visages se détendent et les pupilles deviennent minuscules.

Finalement, elle en tapera une deuxième, quelques heures plus tard.

Le lendemain, elle se sent sale. La grise a recouvert ses muscles, ses veines, son coeur d’une fine couche cendrée, comme si elle mourrait de l’intérieur. Elle hésite à prendre une douche, mais sortir du lit semble être le bout du monde. Son dimanche sera long, à naviguer sur Internet, à regarder des séries entre deux sommeils lourds. Elle se répète, « Plus jamais ! »

Et pourtant, les jours passent et, au fond de son ventre, il y a une petite voix étrangère qui l’interpelle. Qui lui rappelle. Au début, cette voix la surprend. Elle veut l’ignorer mais rien n’y fait, la voix continue. Pour lui remémorer cette montée sur le canapé, cette sensation curieuse qu’elle n’avait jamais ressenti jusqu’à présent. Une petite voix la suit, s’enfuit parfois quelques jours, réapparait soudain. C’est Héroïne, une voix qui veut devenir ta meilleure amie.

La jeune fille aurait aimé ne pas la recroiser sauf qu’un soir, Héroïne a de nouveau été conviée. La jeune fille n’a pas réussi à refuser, parce qu’au fond de son ventre, cette voix n’avait jamais cessé son monologue pour la conquérir. Ca s’est déroulé à l’identique : la coke qui la maintenait trop éveillée, le besoin s’endormir bientôt pour se lever demain, alors deux petites lignes grises pour s’assoupir et arrêter de penser.

La voix s’est amplifiée, elle ne la quittera plus jamais.

Cette histoire est une parmi tant d’autres. Mais, de plus en plus, on me la raconte. A Paris, à Berlin, à Barcelone, en province. Et même si je ne sais rien à propos de l’héroïne, même si je ne la connais pas, même si je ne peux pas te donner les clés pour arrêter, je veux tout de même te dire ces mots : s’il te plait, ne prend pas cette petite ligne grise. Et si un jour on te propose, j’espère que ce sera ma voix qui résonnera au fond de ton ventre.

— Lolita

Extrait de mon livre (disponible ici)

« Dès que je sors dans un bar ou un club de ma petite ville, je scrute les gens qui m’entourent et je constate que beaucoup d’entre eux ont plongé. Le serveur, le mec en cravate, la blonde pimbêche, la petite bourge qui me ressemble. Il est rare de rencontrer une personne qui dise :
« Non, non, moi je ne prends jamais rien. »

Il ne m’aura fallu que quelques semaines pour avoir de nouveau un numéro de dealer régulier et recommencer comme en quarante. Je sors dans les appartements, tape jusqu’au petit matin, puis je rentre, la tête à l’envers, pour rejoindre ma chambre d’enfant. (…)

On prend beaucoup de cocaïne et je vois de l’héroïne tourner. « Nous, on la tape. En fait, il ne faut surtout pas se piquer, sinon c’est comme ça que tu deviens accro… » J’ai peur de confondre les traces, de taper cette saleté grise. J’évite leurs visages, l’héroïne leur donne des pupilles minuscules comme des têtes d’épingles. Moi, pour sûr, je préfère encore mes grandes soucoupes noires. »

« C., la face noire de la blanche » Lolita Sene, éd. Robert Laffont