Extrait de « C., la face noire de la blanche »

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Chapitre 23 

Nous voici en décembre, les fêtes s’annoncent. J’affronte chaque soirée comme une guerre psychologique. Une torture que je m’inflige devant les autres : je salive toujours autant de les voir en prendre. Je ressens la dépendance me tirailler de la tête jusqu’au cœur.

Je bois pour oublier l’envie, pour finalement en avoir encore plus envie. L’alcool appelle la cocaïne, comme le café appelle la cigarette. Il suffit d’un verre, et c’est la catastrophe : j’ai les méninges qui tournent en boucle, des réflexions démesurées sur le sujet me vampirisent toute la soirée.

Quand c’en est trop, je saute dans un taxi, ivre et triste de me découvrir ainsi.

Je compte les jours « sans », les nuits « sans ». Deux mois et demi me paraissent tellement peu face à ce qui s’apprête à être définitif. Je m’oblige autant que possible à fréquenter des personnes qui ne consomment pas, pour être sûre de ne pas avoir d’écart et me protéger. Bien qu’elles se fassent rares autour de moi, je m’y accroche pour ne pas vaciller.

Je commence aussi à me fixer de nouvelles règles, plus strictes encore. J’efface tous mes numéros – adieu Booba ! Dépenser de l’argent pour une poudre qu’un simple éternuement suffit à faire s’envoler me déprime.

Ensuite, j’emménage seule. Bien que l’isolement m’inquiète – que vais-je faire si j’ai une crise, ou si je m’ennuie ? –, je dois me retrouver, intérioriser un peu. Seule face à ma propre image, face à mon être, il n’y a pas de comédie qui tienne. Si je prends une trace, ce n’est pas pour défendre une certaine image. Si je prends une trace, c’est parce que j’en veux une. Quand on habite à plusieurs, on se réconforte comme on peut, on estime qu’il y a moins de problèmes, l’autre supporte les écarts et les sautes d’humeur. Il agit de même aussi, parfois – il est notre miroir.

Le studio ressemble à une petite boîte en carton. Il n’y a pas de place pour deux, seulement pour moi. Les fenêtres donnent uniquement sur une cour privée entourée d’immeubles gris. Je n’aurai plus comme spectacle la vue sur la rue, avec toute son énergie remuante, les passants, la circulation. La sensation d’être prisonnière du reste de la ville me ronge certains soirs de solitude. Je passe de longues heures à scruter ces murs si serrés, l’espace restreint, la petite lumière pâle, et me force à admettre que cet ensemble n’a pas volonté à m’étouffer mais à me réconforter.

Je tente de remettre en ordre mon quotidien, en m’attaquant au mémoire de recherche qu’on doit rendre pour la fin de l’année. Mon temps se divise alors entre l’écriture et les soirées que je ne peux vraiment pas éviter.

Et c’est au moment où j’acceptais à peine cette séparation à vie que j’ai replongé. Je pensais maîtriser et pourtant, il a suffi d’une soirée.

Alors qu’on vient de finir de dîner en tête à tête et que le vin fuse dans mon sang, là, assise sur le bout du canapé, quand il sort le pochon, qu’il aligne les lignes, que sa carte tapote la poudre, là, alors que personne ne me voit sauf lui, là, à cet instant, alors que j’en ai irrésistiblement envie, il m’en propose. Mes yeux brillent, mon cœur bat. Très fort. Sa demande fait écho dans mes oreilles. Je ne sais plus si j’ai le droit ou non. Presque trois mois que je suis clean, pas une ligne et pourtant rien n’a changé. Mes démons ne me lâchent pas. Une ligne, juste une, pour oublier ce mec d’hier, ou simplement pour faire la fête… Une ligne pour oublier ma fatigue, mon quotidien…. Ça fait si longtemps que je n’ai pas tenu toute une nuit… J’en ai irrésistiblement envie. « La moitié, sinon, il dit pour me rassurer, pas besoin de tout prendre…
— Oui, c’est vrai. Et puis juste une, ça ne peut pas me faire de mal ! » je balance en m’approchant.
En fait, il n’a pas idée de l’état dans lequel je suis, combien c’est dangereux pour moi, un aller vers l’enfer assuré. Il n’a pas idée de ma tristesse, de mon désarroi, de ma perdition. Qu’il ferait mieux de me soutenir au lieu de m’en fournir. J’aurais aimé trouver la force de me souvenir de la poudre comme mauvaise farce, ce manège malsain que j’avais en horreur. Mais là, au bout du canapé, j’ai gommé de ma mémoire le mal pour ne penser qu’au bien – cet état de plénitude dans lequel elle va m’envoyer.

S’il m’en propose, ce n’est en aucun cas par méchanceté mais plutôt par nostalgie. Où est donc passée la Juliette avec qui je partageais ma poudre ? doit-il penser inconsciemment. On prenait de la cocaïne ensemble parce qu’on aimait ça et qu’on ne se connaissait qu’à travers ce chemical relationship. S’il en prend seul, il n’y a plus le même enjeu. S’il en prend seul, il reconnaît qu’il est dépendant. Le cocaïnomane préférera toujours partager sa drogue, parce qu’il faut avancer à deux, dans cette nuit qui va être longue – et malgré ses multiples tentatives de m’entraîner dans ses débauches, encore des années plus tard, il restera mon ami.

Le dîner s’est achevé vers huit heures le matin, à danser, à parler de sujets incompréhensibles, à s’embrasser avidement.

Cette petite ligne s’est transformée en une série d’autres bien pleines, toute la soirée. Puis le samedi suivant, puis le lundi, puis le jeudi, puis le week-end suivant encore, puis le mercredi, le jeudi, le lundi, encore le jeudi suivi du vendredi… J’ai replongé pendant plus d’un an.

C’était à prédire – arrêter dans ces conditions était trop risqué. Continuer de côtoyer ce monde en pensant que j’allais être assez forte pour lui faire face et me maîtriser, confondant de naïveté. Toute cette foire boueuse dans laquelle je pataugeais démontrait combien je n’étais pas prête.

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4 commentaires

  1. A reblogué ceci sur Lolita Seneet a ajouté:
    Et c’est au moment où j’acceptais à peine cette séparation à vie que j’ai replongé. Je pensais maîtriser et pourtant, il a suffi d’une soirée. Alors qu’on vient de finir de dîner en tête à tête et que le vin fuse dans mon sang, là, assise sur le bout du canapé, quand il sort le pochon, qu’il aligne les lignes, que sa carte tapote la poudre, là, alors que personne ne me voit sauf lui, là, à cet instant, alors que j’en ai irrésistiblement envie, il m’en propose. Mes yeux brillent, mon cœur bat. Très fort.

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